Marc Galanter (1931-2026) : l’Inde pour laboratoire
Le juriste américain le plus cité de son pays devait sa percée à l’Inde, qu’il avait choisie en 1957 comme terrain. À sa mort, le 14 avril 2026, la Cour suprême indienne parle encore sa langue : c’est son analyse du « mérite » qu’elle reprend, mot pour mot, pour penser les réservations.
Il est rare qu’un savant étranger entre à ce point dans le droit d’un pays qu’il finit par en façonner la doctrine. C’est pourtant l’histoire de Marc Galanter, professeur émérite de l’université du Wisconsin, mort le 14 avril 2026 à Madison, à quatre-vingt-quinze ans. Supreme Court Observer lui a consacré un article de fond, sous un titre qui dit l’essentiel : « India made Marc Galanter ». L’Inde a fait Galanter — et, en retour, Galanter a armé la doctrine indienne des réservations. Cette réciprocité mérite, pour un lecteur français, d’être racontée.
L’Inde, laboratoire
En 1957, une bourse Fulbright envoie le jeune Galanter en Inde pour y étudier l’abolition de l’intouchabilité. Il n’en repartira jamais vraiment. Le détail le plus frappant tient en ceci : son article le plus célèbre — « Why the ‘Haves’ Come Out Ahead » (1974), longtemps l’article de revue juridique le plus cité des États-Unis, qui montre comment les « joueurs récurrents » l’emportent structurellement sur les plaideurs occasionnels — est né de l’observation des tribunaux indiens. L’ordre, comme il le rappelait lui-même, va de l’Inde vers le dehors, et non l’inverse. Sa réputation américaine est, selon ses propres mots rapportés par Supreme Court Observer, « un enfant intellectuel du travail indien qui l’a précédée ». Voilà un renversement salutaire pour qui croit encore que les concepts se forgent au Nord et s’appliquent au Sud.
Competing Equalities et la « discrimination compensatrice »
L’ouvrage qui ancre son héritage indien est Competing Equalities: Law and the Backward Classes in India (University of California Press, 1984), longue analyse socio-juridique des trente premières années du régime constitutionnel de traitement préférentiel des castes et tribus répertoriées. Galanter y refuse une assimilation commode : ce que pratique l’Inde, soutient-il, n’est pas l’affirmative action à l’américaine, mais une catégorie distincte, qu’il nomme « discrimination compensatrice » (compensatory discrimination). Il y dit aussi les limites des quotas arithmétiques et la tension permanente entre la reconnaissance d’un groupe et la revendication d’un individu. Loin d’être un livre que les juges auraient cité puis oublié, Competing Equalities est demeuré, selon la formule de Supreme Court Observer, « porteur » dans la doctrine de la Cour suprême.
Le « mérite » reconceptualisé
C’est ici que l’empreinte se fait la plus nette — et la plus vérifiable. Dans l’arrêt Neil Aurelio Nunes c. Union of India (2022), la Cour suprême, sous la plume du juge D. Y. Chandrachud, reprend mot pour mot l’analyse de Galanter pour contester l’évidence selon laquelle un score d’examen mesurerait le mérite. « Comme le note Marc Galanter », écrit la Cour au paragraphe 134, trois sortes de ressources sont nécessaires pour produire, à un concours, les résultats que l’on tient pour des indicateurs de « mérite » : des ressources économiques (éducation et formation antérieures) ; des ressources sociales et culturelles (réseaux de relations, confiance, conseils, information) ; enfin la capacité intrinsèque et le travail. La conséquence est dévastatrice pour une certaine orthodoxie méritocratique : si les deux premières catégories sont inégalement distribuées, alors un score élevé ne saurait être le simple reflet du mérite individuel. Une analyse américaine de 1984, née d’une enquête de terrain sur les castes et tribus répertoriées, est ainsi devenue une pièce portante du raisonnement constitutionnel indien sur l’égalité. Supreme Court Observer retrace cette filiation dans la longue grammaire des réservations, de Balaji (1963) à Indra Sawhney (1992).
Le regard, plutôt que le dogme
Réduire Galanter à un « ami de l’Inde » serait pourtant méconnaître ce qui fait sa force : une méthode. Devant l’auditoire d’une conférence de sociologie du droit à Pune, en 2010, il décrivait le système juridique indien en trois étages. Au sommet, l’étage constitutionnel — la Cour suprême et les High Courts —, « intellectuellement visible », qui attire les meilleurs avocats et presque toute l’attention savante. Au-dessous, l’étage ordinaire des tribunaux de district, engorgés et dédaignés, où se joue pourtant l’essentiel des litiges. Plus bas encore, un troisième étage de forums non étatiques — Lok Adalats, gram nyayalayas, et jusqu’aux « aberrations » que sont les khap panchayats. « Nous savons beaucoup de choses sur l’avocat constitutionnaliste, disait-il, peu de choses sur l’étage ordinaire, et presque rien sur le troisième. » Quinze ans plus tard, le constat tient encore. Cette attention à ce que les institutions font, et non seulement à ce qu’elles disent, l’avait conduit jusqu’au terrain de Bhopal, où il fut témoin-expert après la catastrophe de 1984, et dont il a réuni les archives judiciaires dans une collection numérique ouverte. Il avait forgé un mot pour nommer sa disposition d’esprit : « possibilitarian » — le refus de l’inévitable, la conviction que tout arrangement institutionnel est contingent, donc ouvert au changement.
Ce qu’un publiciste français en retient
Trois choses, à notre sens. D’abord, une leçon de méthode : le droit se comprend en regardant de près ce que les juridictions font de leurs textes, et la donnée empirique — compter les poursuites, observer les tribunaux de district — n’est pas l’ennemie de la rigueur juridique, mais sa condition. Ensuite, un cas d’école de circulation transnationale du savoir : un concept élaboré sur un terrain indien, reformulé dans une revue américaine, revient nourrir la doctrine constitutionnelle indienne — de quoi relativiser nos cartographies du centre et de la périphérie. Enfin, une question que le publiciste ne peut éluder : lorsque le juge s’autorise d’une analyse sociologique pour redéfinir une notion juridique aussi lourde de conséquences que le « mérite », il gagne en lucidité ce qu’il risque de perdre en prévisibilité. La fécondité du dialogue entre la science sociale et l’office du juge a pour rançon une part d’incertitude : on peut mobiliser les données de Galanter sans épouser tout son cadre — c’est, du reste, ainsi qu’un chercheur prudent s’en sert.
À retenir
Marc Galanter laisse une génération de juristes indiens qui sont, qu’ils le nomment ou non, ses héritiers intellectuels. Il laisse aussi une manière de lire le droit — patiente, empirique, attentive aux marges autant qu’au sommet. Dans son dernier courriel, rapporté par Supreme Court Observer, il promettait un texte « dès que possible ». Il ne l’a pas envoyé ; il a écrit, en revanche, pour des décennies de lecteurs. Que la plus haute juridiction d’un pays continue, après sa mort, de penser avec ses mots est sans doute le plus durable des hommages.