« Empress of India » ou « Mère de l’Inde » ? Indira Gandhi, lectures croisées
Par Guillaume Déderen · 9 min de lecture

Deux livres récents, parus à quelques mois d’intervalle, racontent la même femme et semblent pourtant décrire deux pays : les confronter éclaire sans doute moins le personnage d’Indira Gandhi que la façon dont les Indiens, aujourd’hui, se disputent sa mémoire.
Sur la même table, deux ouvrages. Le premier, Indira Gandhi and the Years that Transformed India (Yale University Press, 2025), est l’œuvre de l’historien indien Srinath Raghavan, fruit de quinze années d’archives. Le second, Indira Gandhi. Mère de l’Inde (Perrin, 2024), est signé de François Gautier, journaliste français installé en Inde depuis 1971, fin connaisseur du pays. L’un emprunte à un hebdomadaire britannique le titre d’« Empress of India » (Raghavan, p. 84) ; l’autre fait d’Indira une figure maternelle — écho à peine voilé de Bhārat Mātā, la « Mère Inde », cette personnification de la nation en déesse-mère que le sentiment national indien vénère depuis la fin du XIXe siècle. Entre le sceptre et la matrice, c’est toute la distance d’une mémoire qui se mesure — ou leur troublante coïncidence, au temps où le Congrès proclamait « India is Indira, Indira is India ». Et le moment n’est pas neutre : le gouvernement indien commémore depuis 2024 le « jour de l’assassinat de la Constitution » (Samvidhan Hatya Diwas), fixé au 25 juin — date de la proclamation, en 1975, de l’état d’urgence.
Deux livres, deux régimes de vérité
Tout sépare d’abord les deux entreprises. Raghavan écrit une « histoire politique de l’Inde des années Indira Gandhi » (p. 19) ; sa thèse tient en une formule : les « longues années 1970 » furent « la charnière sur laquelle a tourné l’histoire contemporaine de l’Inde, transformant le jeune pays postcolonial en l’Inde d’aujourd’hui » (p. 19). Son concept directeur est le césarisme : un mode de pouvoir charismatique et plébiscitaire, où l’élection vaut acclamation du chef par-dessus le parti et le Parlement (p. 23-25). L’ouvrage, salué par la critique savante, repose sur des fonds longtemps inaccessibles, dont des dossiers déclassifiés du secrétariat du Premier ministre, et revendique une distance critique qui refuse tant l’hagiographie que la diabolisation.
Gautier, lui, nous offre un récit. Sa grille n’est pas conceptuelle mais quasi spirituelle : il entend « comprendre le karma “noir” d’Indira », son « destin » et son « immense solitude » (p. 13). Biographie narrative, son livre vise un lectorat francophone qu’il prend par la main ; il ne dissimule pas les ombres — il décrit d’emblée une femme « initiatrice d’un régime souvent autoritaire et quelquefois despotique », laissant « un legs difficile » (p. 13) — mais il tend constamment à expliquer de l’intérieur, à restituer la version d’Indira, à rendre sensible la solitude du pouvoir. Là où l’historien dissèque une structure, le journaliste épouse une trajectoire.
Lire les deux ensemble, c’est donc accepter de lire non seulement Indira, mais la manière dont on l’écrit. Le second livre n’a pas l’autorité savante du premier ; il vaut moins comme source que comme témoignage d’une réception — celle d’un Occidental qui aime l’Inde et la raconte avec empathie. C’est précisément ce décalage de regard qui fait l’intérêt de la confrontation.
Le pivot constitutionnel : la femme qui obligea l’Inde à se définir
Indira Gandhi n’est pas une figure parmi d’autres : elle est le pivot autour duquel l’Inde a dû fixer les limites de son propre pouvoir. C’est sous son « règne » que la Cour suprême a connu son jour le plus difficile, puis son redressement ; c’est contre ses excès que s’est forgée la doctrine de la « structure fondamentale » et qu’a été verrouillé, en 1978, le droit de l’urgence. Ce volet jurisprudentiel a déjà été parcouru sur ce blog : on n’y revient ici que par ce que les deux livres en font.
Raghavan ne ménage pas son verdict. L’état d’urgence, imposé au nom de la défense de l’ordre, glisse insensiblement vers une dictature « souveraine » qui prétend fonder un ordre nouveau ; au terme de l’analyse, « elle est bien parvenue à violenter la Constitution » (« she did succeed in molesting the constitution », p. 192). L’historien documente la stérilisation forcée de plus de huit millions d’hommes en 1976-1977 (p. 199) et rappelle que, dès avant l’urgence, le Premier ministre avait « riposté au pouvoir judiciaire avec une férocité exceptionnelle » (p. 89), allant jusqu’à écarter trois juges de la règle d’ancienneté — une manœuvre que d’anciens magistrats qualifièrent de « political skulduggery » (p. 95). C’est le portrait d’un pouvoir qui, méthodiquement, désarme les contre-pouvoirs.
Gautier, sans nier les faits, en déplace le centre de gravité. Les pages les plus dures de l’urgence, il les impute non à Indira mais à son fils Sanjay : « Aujourd’hui, les excès de Sanjay sont très mal perçus en Inde et ils sont considérés comme les pires aspects de l’état d’urgence de madame Gandhi » (p. 222). La mère est ainsi en partie disculpée par la faute du fils. Le procédé est révélateur : il déporte la responsabilité du système vers l’entourage, là où l’historien la fait remonter à la logique même du régime. De cette divergence naît tout l’écart des deux mémoires — l’une retient une atteinte délibérée à l’ordre constitutionnel, l’autre une dérive familiale dans une parenthèse tragique.
Le césarisme et sa postérité : Indira dans le présent indien
C’est sur le terrain de l’actualité que la lecture croisée devient la plus instructive. Car la mémoire d’Indira reste vivace : elle demeure une arme politique. Raghavan le dit sans détour. Le gouvernement de Narendra Modi — ancien militant clandestin pendant l’urgence — a institué le 25 juin comme « jour de l’assassinat de la Constitution » ; mais, ajoute aussitôt l’historien, « les détracteurs de M. Modi s’empressent de relever qu’il est allé plus loin qu’Indira Gandhi dans l’affaiblissement des institutions démocratiques — sans avoir eu à déclarer l’urgence ni à suspendre les droits constitutionnels » (p. 18). La condamnation rituelle de 1975 sert ainsi, des deux côtés, à dire le présent.
Surtout, Raghavan soutient que le legs le plus durable d’Indira est institutionnel : « un déplacement extraordinaire et sans précédent du pouvoir relatif vers l’exécutif, et singulièrement vers le Premier ministre » (p. 294). Le césarisme charismatique qu’elle inventa « n’a pas survécu à Indira Gandhi », conclut-il, « bien qu’il ait sans doute connu un second avènement ces dernières années » (p. 296). La figure d’Indira selon Raghavan n’est donc pas à reléguer au cabinet des curiosités : elle s’avère selon lui une matrice du pouvoir indien contemporain.
Gautier rejoint, par un tout autre chemin, ce présent. Sa lecture de l’héritage est celle d’un « karma noir » dynastique qui « perdure encore aujourd’hui » (p. 303), du déclin du parti du Congrès jusqu’aux drames de la lignée. Et son regard sur l’Inde d’aujourd’hui est plutôt favorable aux évolutions récentes — il estime par exemple que l’abrogation de l’article 370, en 2019, « répare une injustice » (note, p. 202). Là où Raghavan inscrit Indira dans une généalogie critique de l’exécutif fort qui vaut aussi pour le présent, Gautier referme le récit sur une dynastie épuisée à laquelle un ordre nouveau aurait succédé.
La sainte et l’autocrate : deux mémoires
Reste le cœur populaire de la mémoire, que Raghavan décrit comme un assemblage contradictoire : « La mémoire populaire d’Indira Gandhi est un bricolage de ses politiques “socialistes”… de sa gestion d’acier de la crise du Bangladesh, de son règne dictatorial pendant l’urgence et de son courage… Critiques comme admirateurs la voient comme une figure machiavélienne » (p. 296). Sa réputation posthume, écrit-il encore, « demeure fracturée » : les sondages la désignent régulièrement comme le meilleur Premier ministre que le pays ait connu, mais « l’urgence projette une ombre funeste » sur cette mémoire (p. 17).
Les deux livres incarnent deux ostraka. Sur le Pendjab et la fin, le contraste est frontal. Pour Raghavan, Indira « est entrée dans l’opération Blue Star les yeux grands fermés » (p. 290), et sa mort se dit en une ligne sobre, sans pathos : « Deux jours plus tard, Indira Gandhi fut abattue par les balles de ses gardes du corps sikhs » (p. 291) ; quant au pogrom anti-sikh de 1984, il tranche : « Ce ne fut pas une émeute “spontanée”… aucune responsabilité politique ou judiciaire » (p. 293). Gautier, lui, justifie largement l’assaut du Temple d’or : « quel pays accepterait que des terroristes armés s’enferment pendant deux ans dans un lieu sacré… ? Tous les chefs d’État auraient pris, sans doute, la même décision qu’Indira Gandhi » (p. 306-307). À l’épitaphe (trop ?) ironique de l’historien répond l’absolution compréhensive du biographe.
Une nuance, pourtant, traverse les deux portraits et mérite d’être relevée : sur le sécularisme, Gautier rapporte cette parole d’Indira : « Malgré toutes les accusations contre moi, je crois fermement en le sécularisme inéluctable de la Constitution indienne » (p. 273). La femme qui malmena la Constitution s’en réclamait ; la contradiction est elle-même un trait de la figure.
Le miroir français : « dame de fer » et tentation gaullienne
Pour un lecteur français, la tentation est grande de chercher un équivalent. Le surnom de « dame de fer » y invite, et Raghavan offre lui-même le rapprochement le plus sérieux : le césarisme, écrit-il, a pour pendant institutionnel un exécutif fort, « préfiguré aux États-Unis et consommé dans la Ve République française sous Charles de Gaulle » (p. 24). Le parallèle n’est pas une vue de l’esprit : Indira Gandhi connaissait « la constitution gaullienne » (p. 204), et, pendant l’urgence, certains de ses proches songèrent sérieusement à un régime présidentiel sur le modèle de 1958, allant jusqu’à invoquer l’article 16 de la Constitution française (p. 204-205).
Mais c’est là que le miroir doit être tendu avec circonspection, car l’historien marque aussitôt la limite : « À la différence de de Gaulle, toutefois, Indira Gandhi répugnait à passer rapidement d’une dictature commissariale à une dictature constitutionnelle » (« Unlike de Gaulle, though… », p. 205). Selon lui, de Gaulle, né d’une crise, a refondé l’exécutif par les formes : une Constitution nouvelle ratifiée par référendum en 1958, un état d’exception (l’article 16) borné, activé une seule fois en 1961 alors que le Parlement continuait de siéger. Indira, elle, s’est installée dans la suspension — vingt-et-un mois durant lesquels l’opposition fut emprisonnée et la presse censurée — sans refondation soumise au peuple. La Ve République présidentialise la démocratie dans le cadre du droit ; l’urgence indienne suspend le droit lui-même. Le parallèle éclaire le chef plébiscitaire ; il s’arrête net au seuil de l’État de droit. C’est aussi ce que révèle, en creux, la biographie de Gautier : un regard français porté sur l’Inde importe ses propres catégories — la « dame de fer », la solitude du pouvoir, le destin — là où l’archive indienne, elle, raisonne en termes d’institutions et de bilan.
Le bilan
Une même femme peut donc être vue comme l’« assassin de la Constitution » et comme la « Mère de l’Inde ». Sans doute n’y a-t-il pas d’intérêt à trancher : l’historien est plus rigoureux, le journaliste plus chaleureux, et chacun tient une part du vrai. La mémoire d’une figure historique est elle-même un champ de bataille constitutionnel : on commémore l’urgence pour parler du présent, on disculpe ou l’on accable pour orienter l’avenir.
À retenir
Le vrai protagoniste, au fond, n’est ni l’impératrice ni la mère : c’est la résilience de l’État de droit indien, qui sut, après l’épreuve, verrouiller l’urgence et faire de la « structure fondamentale » le rempart durable contre le pouvoir d’un seul. Raghavan refuse de conclure en moraliste ; sa dernière phrase, qui se garde de toute diabolisation, dit assez la complexité du bilan : « Indira Gandhi n’était pas un personnage médiocre ; elle ne joua pas non plus un rôle héroïque. Et pourtant les bouleversements historiques de son temps ont bel et bien ouvert la voie à quelques grotesques médiocrités dans le gouvernement de l’Inde » (p. 298). Entre l’Empress of India et la Mère de l’Inde, la vérité d’une démocratie tient peut-être moins dans le portrait de ses chefs que dans la solidité des digues qu’elle leur oppose.
Sources : Srinath Raghavan, Indira Gandhi and the Years that Transformed India, Yale University Press, 2025, 392 p. ; François Gautier, Indira Gandhi. Mère de l’Inde, Perrin, 2024, 352 p.




